• 393 – Savoir-vivre

    Ainsi va le monde n° 393 – Savoir-vivre

     

    « Vivement Noël » dit l’enfant impatient d’avoir des cadeaux ; « vivement la retraite » dit l’adulte fatigué par son travail ou encore, « vivement les vacances ». Et cet autre qui répond comme en écho : « c’était quand même mieux avant » ou « je regrette de ne pas en avoir plus profité » ou « tu souviens des années yé-yé, de Johnny, des scoubidous et de da-dou-ron-ron ». « C’était le bon temps »…

     

    Blaise Pascal, le philosophe du 17ème siècle, philosophe certes mais aussi mathématicien – on lui doit la calculette – et aussi un peu spéculateur, comme quoi les philosophes n’ont pas toujours la tête en l’air et savent être réalistes et pragmatiques. Ce qu’ils sont tous un peu aujourd’hui. La philosophie est devenue une véritable industrie. Bon,  Blaise Pascal, s’appuyant sans doute sur d’autres exemples que les miens observe que les hommes et les femmes sont toujours à se projeter dans le passé ou le futur et ne se tiennent jamais au temps présent !

     

    Et de faire le constat suivant, qu’il consigne dans son livre Les Pensées, : «Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. […] Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

     

    Constat terrible : « nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais ». Alors si le bonheur n’est pas dans l’anticipation de l’avenir, ni dans le rappel du passé alors pourquoi ne pas s’en tenir à vivre au présent ? C’est quand même bien dans le présent que nous vivons, c’est là que sommes en prise directe avec la réalité ? Y aurait-il quelque chose de si dur à affronter qui conduirait à vivre comme dit Pascal « dans des temps qui ne sont pas les nôtres ». Là où rien ne se passe plus ou ne se passe pas encore. «  C’est que le présent d’ordinaire nous blesse, dit Pascal. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver. »

     

    Le présent n’est jamais à la hauteur de ce qu’on peut avoir imaginé. Il est toujours en-deçà ou en retard. Comme on dit : « la fête, c’est avant la fête », au moment où on l’imagine. Mais au présent de la fête, au moment de son déroulement, elle n’est pas à la hauteur de nos attentes.

     

    Si vivre dans des temps qui ne sont pas nôtres parce que dépassés ou à venir ne peut conduire au bonheur, alors ne resterait pour le trouver qu’à vivre au présent comme nous y enjoint l’idéologie hédoniste contemporaine bien éloignée de la pensée de Pascal  ? Carpe diem, profite, cueille les fleurs du jour et laisse le reste. Et consume-toi dans la consommation d’objets futiles.

     

    Les poètes qu’on tue peuvent alors bien faire du fracas et les lendemains promettre de chanter. Après moi, le déluge. « Pourtant, nous dit quand même le poète Aragon, un jour viendra couleur d’orange, un jour de palme, un jour de feuillage au front, un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront, un jour comme un oiseau sur la plus haute branche ». Pour donner aux temps présents une autre allure. Ainsi irait le monde.

     

    Didier Martz, essayeur d’idées

    11 décembre 2017

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