• Ainsi va le monde n°391 – Fraternité

    Ainsi va le monde n° 391 – Fraternité

    Novembre 1917. Comme aujourd’hui, il pleut, il fait froid. Gris, sale. La boucherie n’en finit pas, des centaines de milliers de morts à cause de l’aveuglement et du fanatisme d’officiers des deux bords s’arc-boutant sur quelques morceaux de terre. Mais les soldats « obscurs dans la nuit profonde » n’en peuvent plus, certains résistent, on les fusille pour l’exemple mais la décence commune, comme dit Orwelln a toujours le dessus celle qui fait que des hommes restent des hommes au bout du compte. En 1921, resté dans l’armée et travaillant au ministère de la Guerre, Ernst Jünger, écrivain allemand, écrit un livre  ayant pour titre Le Combat comme expérience intérieure, un livre sur son expérience de la guerre 14 – 18  qu’il a vécu comme soldat de bout en bout, soldat allemand. Une réflexion sur le courage, le pacifisme, la fraternité. Voici :

     

    Lentement, l’automne arriva. C’est alors que se produisit une chose totalement inattendue, que nous n’aurions jamais crue possible. Par une nuit de tempête, une pluie violente s’abattit sur les tranchées. Trempées et transies, les sentinelles, en plein vent, tentaient vainement de rallumer leurs pipes éteintes. L’eau ruisselait en gargouillant le long des parois des tranchées jusqu’au fond de la semelle, l’un après l’autre les remparts de sacs de sable s’écroulaient comme des masses dans une bouillie visqueuse. Couverts de boue, les occupants s’extirpaient, comme des bandes de rats chassés de leurs trous, des abris où l’eau ne cessait de monter. Lorsque le matin se mit à poindre, lent et triste sous des voiles de pluie, nous découvrîmes qu’un véritable déluge s’était déversé sur nous. Pétrifiés et muets, nous nous blottissions sur les derniers ressauts, qui commençaient eux-mêmes à s’effriter. Depuis longtemps le dernier juron s’était tu, très mauvais signe. Que faire ? Nous étions perdus. Les fusils encroûtés de boue. Impossible de rester sur place, et se montrer au-dessus du sol était la mort certaine. Nous le savions d’expérience mille fois répétée.
    Tout à coup, un appel nous parvint de l’autre bord. Au-delà des barbelés surgirent des silhouettes en longues capotes jaunes, se détachant à peine sur le fond du désert glaiseux. Des Anglais, qui ne pouvaient pas plus que nous se maintenir dans leurs tranchées.

    Ce fut comme une délivrance, car nous étions à bout de forces. Nous marchâmes à leur rencontre.
    Ce furent alors d’étranges sentiments qui s’éveillèrent en nous, si forts que la contrée s’évanouit à nos yeux en fumée, comme un rêve se dissipe. Il y avait si longtemps que nous nous terrions dans le sol qu’il nous semblait à peine croyable que l’on pût se mouvoir de jour en terrain découvert, que l’on pût se parler en langage des hommes et non par la bouche des mitrailleuses. Et voilà qu’une suprême et commune détresse démontrait la simplicité de cet événement tout naturel : se rencontrer en terrain découvert et se serrer les mains. Nous étions debout parmi les cadavres qui jonchaient le no man’s land, étonnés de voir surgir de tous les coins du lacis de tranchées des foules toujours nouvelles. Nous n’avions pas la moindre notion des masses d’hommes qu’on avait tenu cachées      dans ce terrain si vide et si mort.
    Bientôt des groupes nombreux entrèrent en conversation animée, on échangeait des boutons d’uniforme, de l’eau-de-vie et du whisky, c’était du Fritz par-ci et Tommy  par-là. Le grand cimetière s’était mué en foirail, et dans cette détente inattendue, après des mois et des mois de combat acharné, une vague idée se faisait jour en nous du bonheur et de la pureté qui se cachent dans le mot « paix ». Il ne semblait pas impensable qu’un jour les meilleurs éléments des peuples sortent des tranchées sous le coup d’une impulsion subite, d’une évidence morale, pour se tendre les mains et s’entendre une bonne fois, comme des enfants qui se sont longtemps querellés. Au même moment, le soleil émergea des pluies qui le voilaient, et chacun fut à même de ressentir à quelque degré le sentiment béatifique, la joie étrange que l’esprit échappé à la tension du vouloir, au fardeau d’une mission, trouve à s’abandonner à la jouissance de la vie.

    C’est ainsi que les hommes vivent et feront aller le monde.

     

    Didier Martz, essayiste

    Mardi 5 Décembre 2017